19/11/2007
Philosophie
Supposons que, quand je vais faire mes courses, je prends toujours la même margarine, toujours de la même marque. Supposons que vous me proposiez une nouvelle margarine, exactement au même prix et avec le même goût, mais qui contient en plus des vertus diététiques. Genre les nouvelles margarines avec des anti-oxydants et des anti-cholestérols. J'ai bien dit au même prix, avec le même goût, et avec des vertus en plus. Alors si je refuse et que je tiens absolument à mon ancienne marque, vous pourrez estimer, raisonnablement, que je prends une mauvaise décision.
Passons à un autre exemple. Supposons que je désire visiter Budapest, et que vous me proposiez un séjour à Tunis, au même prix, et avec la même qualité d'hébergement. Si je refuse, pourrez vous alors estimer que j'ai pris une mauvaise décision ? Non, parce que tout le monde comprend que c'est vraiment Budapest et nulle autre ville au monde que je désire visiter. J'ai rêvé de Budapest, j'ai commencé à collecter des connaissances sur Budapest, j'aime Budapest. En ce sens même un séjour ailleurs beaucoup moins cher et avec une meilleure qualité d'hébergement ne pourrait me satisfaire, tout simplement parce que les autres villes du monde ne peuvent pas remplacer Budapest.
Je crois que, ce qu'on saisit mal quand on essaie de parler objectivement et techniquement du tramway, c'est que la plupart de ses défenseurs ont rêvé du tramway, et désirent le tramway. Le tramway devient ainsi une fin en soi, et aucun moyen de transport ne pourra le remplacer, même avec des qualités supérieures. Le tramway devient ainsi un monument, un geste dans le paysage urbain, une affirmation esthétique de l'urbaniste, comme les grands éléments fixes que sont les places publiques, les bâtiments, les avenues, etc.
Ils ont un désir d'architecte. On ne propose pas de remplacer Venise par quelque chose de moins humide. On cultive son goût pour Venise.
A l'inverse, la plupart des gens qui sont sceptiques à propos du tramway n'ont aucun désir d'un moyen de transport plutôt qu'un autre, et souhaitent simplement le meilleur rapport qualité/prix pour leur ville. Leurs critères de choix sont :
- L'écologie
- La qualité de service
- Le prix
Et ils sont prêts à changer de moyen de transport collectif si on leur prouve qu'il y a mieux. Etant donné le chantier énorme et le coût élevé du tramway, ils souhaitent vérifier qu'il n'y a pas de solution plus discrète et moins chère. Et si des innovations se présentent qui semblent non seulement plus discrètes et moins chères, mais aussi plus écologiques et servant mieux les usagers, alors ils souhaitent qu'on rééxamine les projets.
Je crois qu'il y a là un clivage irréconciliable entre ceux qui désirent le tramway spécifiquement et ceux qui s'en tiennent au choix de la meilleure solution du moment. Et je crois aussi qu'aucun des deux camps n'est condamnable, que ce sont juste deux postulats de départ qui diffèrent. Les uns doivent comprendre les autres.
Alors, comment trancher ? Peut-on par exemple parler d'un achat compulsif à propos du tramway de Brest ? Après tout, vouloir acheter de belles choses pas tout-à-fait utiles, pour agrémenter son quotidien, ce n'est pas pathologique, ça fait partie d'une vie normale. Pour tout vous dire, j'ai moi-même fait un achat inutile cette semaine : j'ai acheté un graveur DVD pour mon ordinateur, principalement parce qu'il était beige, que l'ancien était couleur argent, et que je voulais une façade entièrement beige sur mon ordinateur beige. Pas très raisonnable, me direz-vous. En même temps, dois-je aller en prison pour cela ? Je me suis fait plaisir, c'était seulement 30 euros, et je les récupérerai bientôt.
Ce qui est considéré comme pathologique par les psychiatres, c'est quand votre achat inutile empiète sur le budget essentiel de votre ménage. Quand vous n'avez plus d'argent pour vêtir vos enfants, par exemple, ou payer vos dettes. Là il est temps de vous inquiéter.
Ce qui peut paraître comme symptôme d'une pathologie à Brest, c'est l'insistance à arguer qu'il faut faire le tramway parce que les autres villes le font. Cela me fait penser à l'adolescente à qui ses parents ont acheté un petit lecteur mp3 à 20 euros, mais qui pigne parce que ses copines ont un vrai ipod de marque. On lui explique alors que les parents des copines sont plus riches, que nous ont subit une période de chômage, et qu'il faudra s'en contenter. N'y a-t-il pas de même quelque chose de pathétique à voir Brest essayer de rester au niveau des grandes villes de France, alors qu'il serait raisonnable de réduire la voilure, et de devenir l'une des meilleures villes moyennes ? N'est-ce pas là un comportement typique du surendettement, quand on ne réduit pas tout de suite les frais à l'annonce d'un chômage certain, et qu'on essaie de se rassurer en maintenant le même train de vie que les voisins ?
Cette récession ne nous aiderait-elle pas par ailleurs à nous ressourcer, à retrouver notre réelle identité ? Nous ne sommes après tout qu'une succursale éloigné d'un Etat qui n'a fait qu'exploiter un site, une sorte de Narvik, de Vladivostok. Nous sommes au bout du monde, nous ne sommes pas vraiment dans la Bretagne de Rennes et de Nantes, mais quelque part sur l'Atlantique entre Paris et Saint-Pierre et Miquelon, presque un département d'Outremer. Nous devrions regarder cette réalité en face, et alors on pourrait commencer à en tirer profit. Serions-nous humiliés de passer en mi-lourds et de gagner ainsi une médaille d'or?
Un autre principe qui me paraît primordial, c'est qu'entre l'écologie et le tramway, c'est l'écologie qui doit primer. Le temps n'est plus où la moindre invention bricolée par un écolo fou dans son jardin était la seule disponible, et devait être adoptée d'urgence. Les entreprises peuvent se faire beaucoup d'argent maintenant dans le "vert", et nous les consommateurs ne devont pas prendre des vessies pour des lanternes. J'ai même connu, à Brest, un "entrepreneur" qui faisait dans l'éolien, qui allait chercher du matériel d'occasion soviétique en Bulgarie, qui se couvrait sous une association écolo locale pour exploiter des stagiaires, et qui était supporté à la fois par la CCI et par des partis politiques de gauche. Qu'on se le dise, maintenant les margoulins aussi sont dans le vert.
Les élus doivent donc se tenir réservés par rapport à toute offre "verte", et vérifier scrupuleusement qu'il s'agit de la meilleure offre. Dans l'intérêt des énergies renouvelables, il importe donc de se tenir prêt à changer, non seulement d'un modèle d'éolienne à un autre, mais aussi d'une énergie renouvelable à une autre, comme le solaire ou l'hydrolien. Et ce qui m'inquiète dans le tramway brestois, c'est qu'on sera coincé pour trente ans, avec une technologie dont la mode datera déjà de trente ans à son inauguration, alors même que les villes qui l'ont adoptées les premières sont en train de passer à autre chose. J'ai donc la certitude que le tram nous empêchera d'adopter les technologies les plus environnementalement bénéfiques qui vont émerger dans les années qui viennent.
On voit donc que, que pour ceux qui ne partagent pas comme postulat de départ un désir de tram, le projet brestois pose de très sérieux problèmes, et qu'il serait probablement périlleux de ne pas faire une pause pour en parler civiquement, et décider démocratiquement.

14:25 Publié dans Psychologie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Politique, Tramway, Démocratie, Brest, Psychologie, Architecture







