29/12/2007
Roman rouge
En 1844, Edgar Allan Poe publiait une nouvelle intitulée "La lettre volée". Cette nouvelle mettait en scène le français Auguste Dupin, ancêtre de tous les enquêteurs et autres détectives de romans policiers. Sa mission était de récupérer une lettre au domicile de son voleur, et l'énigme à résoudre était l'apparente absence de cette lettre, malgré les fouilles les plus minutieuses.
La solution - géniale - était que la lettre figurait bien en évidence sur le bureau, glissée dans une enveloppe de courrier banal, précisément tellement en évidence que personne n'avait eu l'idée de chercher là.
J'ai passé des heures à chercher les détails du projet de tramway brestois, à considérer ses avantages et ses inconvénients et, peut-être, je me suis égaré.
En allant sur la page "les acteurs du tram" du site de la Semtram, on peut lire un organigramme fort clair. Les décisions vont de :
- Brest métropole océane, c'est-à-dire la Communauté urbaine, qui joue ici un rôle essentiellement légal en tant qu'organisme de droit public dépositaire de la charge de l'urbanisme local
- à une "mission tramway" composée de fonctionnaires et d'élus spécialisés qui remplissent une fonction essentiellement politique d'impulsion du projet
- à la Semtram qui est chargée de la coordination technique du projet
- à des bureaux d'études à qui on délègue des tâches spécialisées en raison de leur expertise
- à des entreprises qui exécutent les travaux commandés
C'est quasiment limpide. En tout cas c'est très orthodoxe. La plupart du temps les travaux publics de grande envergure se déroulent comme cela. On pourrait simplifier en trois niveaux :
- BMO
- Semtram
- Entreprises
En bas de page, on peut lire "Pour une information plus générale sur les projets communautaires, consultez le site web de Brest métropole océane."
Je clique donc sur le lien en question, et j'arrive sur la page de démarrage du site de la Communauté urbaine. En cliquant sur le lien en vert "Brest métropole océane" j'arrive sur la page consacrée spécifiquement à la Communauté urbaine. Là dans la rubrique "Urbanisme/déplacement" il y a un lien "Le projet de tramway". En cliquant dessus j'arrive sur une page quasiment vide, ne contenant qu'un lien qui m'invite à revenir vers... le site de la Semtram.
Bon. Me voilà quitte pour cliquer sur "Le projet" puis "Les acteurs du tram", et me voilà de retour à mon point de départ. C'est un peu étonnant. C'est intriguant.
Il ne me reste donc qu'à relire la page. Je lis en haut "Le groupement SemTram (constitué des entreprises Sem du Tcsp et Egis Rail anciennement Semaly)".
Je clique sur le lien vers Egis Rail. J'essaie de lire mais je ne comprends pas grand chose. C'est un peu privé, c'est un peu public. C'est un peu national, c'est un peu international... Et puis surtout, tout cela ne m'explique pas en quoi Egis Rail est juridiquement articulé au projet brestois.
Sur la page de la Semtram je ne comprends pas non plus l'expression "entreprises Sem du Tcsp". "Sem" doit signifier "Société d'économie mixte", d'accord, "du Tcsp" ça veut dire "Transport en commun en site propre", mais "entreprises Sem" ? Quelles entreprises ??? Mystère, Rouletabille et Boule de gomme.
Je décide alors de faire une recherche Google sur le mot clé "Semtram". Je tombe par exemple sur cette page qui me démontre que la Semtram se plie à la procédure d'appels d'offre européens. C'est entièrement normal, elle y est contrainte par la loi, elle ne peut pas faire autrement.
Je tombe aussi sur ce magazine de la Chambre de commerce et d'industrie qui m'apprend que cette dernière est consultée dans le cadre d'un groupe de travail, mais à l'extérieur de la Semtram, donc toujours pas d'explication sur sa structure interne.
En fouillant dans de multiples pages, tout ce que j'arrive à glaner c'est qu'il s'agit d'une société d'économie mixte. Mais qui en sont les acteurs ? Et comment sont-ils articulés ? Le mystère s'épaissit.
Je me pose la question : Une communication publique où la nature même du mandataire n'est pas exposée est-elle tout simplement légale ? Qui va gagner quoi ? Qui va payer quoi ? On sait ce qui sera réalisé, mais l'argent, il va passer par où ? Sortir d'où ? Arriver où ?
Et la vidéosurveillance, elle sera gérée par qui ?
En l'absence de tout renseignement, j'émets donc ici une hypothèse, une pure hypothèse de travail : Le tramway brestois ne serait-il pas conçu, non pour les usagers, mais pour faire vivre la Semtram ? En somme, du tram ou de l'agglomération, qui exploite qui ?
Le plus étonnant, ce n'est pas l'opacité de la Semtram, qui peut être corrigée avec un peu de bonne volonté, c'est que les Verts, le PCF et la gauche ne disent pas un mot sur cette société d'économie mixte. Ils mènent une campagne vigoureuse et claire pour un retour de la gestion de l'eau en régie publique, et pas un mot sur la Semtram. On entendrait une goutte tomber.
Il y a toujours eu dans le mouvement altermondialiste une terrible ambiguïté entre "sauvons le monde" et "sauvons nos statuts à nous". Les deux se conjuguent dans leur défense du service public, qui est ambivalente (à mon avis). Ici, la tête de liste de Gauche Debout par exemple travaille dans le secteur de l'eau, et pas un mot pour les travailleurs des transports. Est-ce caricatural ? Est-ce juste un retard ? Ne risque-t-on pas de jaser et de considérer que leur insistance sur l'eau d'une part et sur le vélo d'autre part fournit la diversion idéale à une critique de la Semtram, et des flux financiers qui s'y préparent ?
D'ailleurs, on ne les entend pas beaucoup non plus sur le référendum européen, pour lequel pourtant les altermondialistes dans le reste du pays militent très activement en ce moment. "Référendum" serait-il devenu un mot tabou pour la Gauche brestoise ? Pour les vétérans du Non de gauche de 2005 ? Pour les partisans de la démocratie ?
Que de mystères autour du tram brestois ! Que d'intrigues ! Que de principes soudainement évanouis ! Quelle époque romanesque !
09:10 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Tramway, Référendum, Municipales, Semtram, Gauche debout, Brest






