03/09/2008
Retrouver l'espace public
Un article récent sur les incivilités à Brest m'a valu quelques commentaires de lecteurs, me reprochant un rapport selon eux difficile à établir avec le tramway.
J'ai de mon côté passé quelques jours à me demander pourquoi le rapport n'était pas évident à tout le monde. J'ai quand-même écrit qu'il y avait un type qui menaçait les filles aux arrêts de bus, si on ne voit pas le rapport avec l'attractivité des transports publics je ne sais plus trop quoi faire.
Mais bon, à supposer que ceux qui ne voient pas le rapport soient sincères, voici quelques évidences et quelques interprétations.
Une grande partie de la justification du projet brestois de tramway, c'est d'attirer grâce à un équipement plus luxueux des gens qui d'habitude prennent leur voiture. Dans le cas du bus actuel, on n'a comme utilisateurs que les gens qui ne peuvent pas faire autrement, la marge des utilisateurs volontaires étant statistiquement insignifiante. Du point de vue de la rapidité et de la commodité des déplacements, la voiture reste un meilleur choix dans la plupart des cas. Nous sommes une ville moyenne, non engorgée et non polluée.
Mais s'en tenir à ces aspects techniques des déplacements, c'est trop propre, c'est politiquement correct. La réalité vécue par les Brestois, c'est que les transports en commun sont une partie de l'espace public, et que cet espace public à Brest est à éviter. L'espace public brestois est le lieu où vous vous exposez à des incivilités.
Juste une anecdote, quelque chose qui m'est arrivé la semaine dernière. J'attendais tout seul à un arrêt de bus, voilà deux "jeunes" qui arrivent avec un mp3 sans écouteurs qui balançait du rap assez fort. Ils rouspètent contre l'obligation d'attendre le bus, ils se mettent à rayer l'arrêt avec leurs clés. Ensuite ils s'éloignent un peu et jouent à lancer des branchages. Je ne fais plus attention. Je reçois une petite branche sur l'épaule et leur demande lequel a fait çà. Ils adoptent aussitôt une posture de faux-jetons : "Wo c'est pas nous m'sieur... wo c'est toujours nous qu'on accuse..." Ils nient l'évidence, une stratégie assez efficace puisqu'ils m'obligent à tenir le rôle ingrat de l'accusateur isolé qui devient agressif, avec eux comme victimes solidaires et modérées. Ils connaissent leur affaire, ils n'en sont pas à leur premier coup. Je n'insiste pas. Puis vient le bus. En montant je signale au chauffeur que les deux "jeunes" ont dégradé l'arrêt. Le chauffeur me répond sans hésitation "Ah ouais... boh c'est même pas la peine que j'appelle, y se déplaceront pas pour ça. On peut rien faire." Pendant le reste du voyage, les deux "jeunes" me regarderont avec des yeux de loups, prêts à attaquer si j'étais faible, prêt à fuir si j'étais fort. Comme je suis descendu avant eux ils m'ont regardé longuement pour savoir où j'allais.
Donc pour résumer ce n'était pas une agression, c'était une situation d'incivilité, assez courante à Brest. C'est la réalité de ces situations où le droit n'existe pas, où le délinquant décide à tout moment s'il y aura crime ou pas, et décrète tout seul que ceux qui lui résistent sont des agresseurs injustes. Bref, une situation où le délinquant fait la loi, devient le shérif et le juge de l'espace public, le caïd. On peut choisir de continuer la pensée magique sur le tramway et prévoir qu'aux arrêts du tram l'incivilité disparaîtra par un enchantement gracieux; on peut au contraire estimer qu'il faut commencer par lutter contre l'incivilité avant d'espérer voir les gens quitter leur voiture pour un transport en commun, quel qu'il soit.
L'espace public à Brest, c'est l'endroit où en tant qu'adulte dans son droit vous êtes traité comme un délinquant potentiel par des délinquants, sans protection de la police, et sans confirmation de votre bon droit par les autorités politiques. C'est l'endroit où la civilisation bascule. La voiture, c'est l'espace où vous n'avez pas à subir ce genre de situation.
Alors maintenant, pourquoi est-ce que cela n'est pas unanimement reconnu ? J'y vois deux causes, que je vais ranger par origine historique :
1) Depuis les années 70, depuis Pompidou et Giscard, les Français ont choisi de se replier sur leur espace privé (la maison secondaire, le magnétoscope, etc.). On constate bien qu'il y a des incivilités, et on réagit par "alors j'évite". Si les plus pauvres sont obligés de rester exposés dans l'espace public, alors on les oublie. C'est un peu comme le chômage, tant qu'on est pas touché on ne comprend pas, on espère juste que ça ne tombera pas sur soi.
Mais cela n'est pas une solution sur le long terme. Si le citoyen se retire de l'espace public, d'autres feront la loi. Le citoyen français est faible et non solidaire comme l'Europe médiévale face aux vikings. Dès que des armées régulières ont été constituées, les raids vikings ont cessé. Là où les gens ne se sont pas organisés, les vikings sont devenus rois.
2) Depuis les années 80, depuis Mitterand en fait, on assimile tout ce qui est ordre public à "extrême droite". Les Français ont ainsi intériorisé un interdit, une alarme résonne dans leur tête dès qu'il est question d'insécurité et ils se disent "Ouh la la je sens bien qu'il y a de l'insécurité mais je ne vais pas en parler parce qu'on va dire que je suis FN".
En fait de FN, on s'aperçoit aujourd'hui qu'il s'agissait d'une guerre culturelle du PS contre les travailleurs du secteur privé, d'un choix conscient de la mondialisation par délégitimation délibérée des victimes. Il s'agissait aussi d'un petit jeu malsain de la part des élites culturelles françaises, d'un petit jeu sadique où l'on expose les personnes à des incivilités répétées, on attend qu'elles craquent puis on les montre du doigt en disant : "Ha ha ha t'as perdu t'es facho".
Cela est toujours le cas aujourd'hui en France. Toute personne qui propose la protection des droits civiques par la force publique dans l'espace public brise deux tabous :
1) Elle rappelle la nécessité historique d'investir politiquement l'espace public, donc l'insuffisance existentielle du repli dans l'espace privé. Elle fait obscène en quelque sorte. Elle affirme une existence physique.
2) Elle rappelle que la protection des droits civiques par la force publique est indispensable au modèle républicain, et par conséquent elle expose la consubstantialité du PS et du FN. Il est donc vital pour les élites culturelles que leur invocation de l'extrême droite ne soit pas comprise, et que les citoyens en restent à une soumission psychanalytique.
Plus que tout autre parti politique, se sont les Verts aujourd'hui qui sont plombés par cette mentalité. D'un côté, en tant qu'écologistes ils sont bien obligés de prôner le retour des citoyens vers la ville-centre et la qualité des espaces publics; d'un autre côté, pour préserver les avantages de carrière dus au PS ils sont contraints d'affirmer que tout ce qui est protection des droits des usagers dans cet espace public est "facho".
Et bien sûr en tant que personnes ils se protègent eux-mêmes sans solidarité avec leurs concitoyens plus démunis. Verra-t-on un jour un élu vert rentrer d'une réunion politique par le bus de nuit ? J'en doute fort.
Tout cela pour vous dire que des dépenses supplémentaires pour la sécurité à Brest seraient bien plus utiles que la baguette magique du tramway. Ce blog n'hésitera donc pas à parler ouvertement de la dégradation préoccupante de la civilité à Brest.
Je ne sais pas encore s'il faut une police municipale ou pas, je n'en suis pas sûr. Mais ce dont je suis certain c'est qu'il faut partir du principe politique fondamental que la liberté d'aller et venir des citoyens, la primauté du droit sur l'arbitraire des délinquants, l'exigence pour tous de respirer tranquillement dans l'espace public doivent être explicitement approuvées par l'autorité politique. L'autorité politique doit donner le ton, et clairement affirmer l'inégalité, la supériorité de l'usager sur le délinquant.
C'est une solidarité civique essentielle que nous devons à nos concitoyens obligés de prendre les transports en commun, mais c'est aussi le cas par exemple pour les personnes du Pays de Brest qui choisiront de venir faire leurs courses en ville alors que tout est disponible dans les supermarchés de l'extérieur : elles viendront en ville parce que ça fait ville, parce que ça fait civilisé.
12:40 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Tramway, Référendum, Incivilités, PS, FN, Verts, Brest








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