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23/08/2008

Les jouissances brestoises

Quelques lecteurs m'ont écrit récemment pour me reprocher de trop "taper sur les fonctionnaires". Je sais bien que la plupart des fonctionnaires qui vivent à Brest perçoivent la dégradation apportée depuis François Cuillandre, surtout par rapport au maire précédent, ainsi que le caractère périlleux pour la ville du projet de tramway.

Toutefois il reste des réalités sociologiques. Que dans la France actuelle salariés du privé et du public soient devenus deux populations au destin différent, cela tous les rapports le confirment. Mais il y a à Brest un problème spécifique, qui est que quand statutaires et précaires se retrouvent dans un même lieu, alors il y a danger d'acte illégal envers le précaire.

La différence de traitement juridique est frappante par exemple en ce qui concerne les vols commis de notoriété publique par les statutaires de l'arsenal, mais cela est trop grossier, car cela ne rend pas la variété de cet appartheid social et ses multiples déclinaisons dans la vie quotidienne. Je vais plutôt vous donner l'exemple de ce qui m'est arrivé aujourd'hui et hier.

Je me rends dans une administration pour effectuer une démarche, et me présente donc à l'accueil après avoir franchi la porte. Là, je vois une personne devant le guichet en train d'expliquer son cas à la fonctionnaire derrière le guichet. J'attends donc mon tour, le bout du pied touchant au sol la ligne de confidentialité, que les suivants dans la file d'attente sont tenus d'observer.

La conversation de la dame au guichet dure. Peu à peu, je me rends compte qu'elle parle à la fonctionnaire avec une certaine familiarité, et qu'elle parle du fonctionnement interne de ladite administration : "Le directeur il est plutôt ceci et pas cela tu vois"... "Oui tu comprends, mes enfants ils sont comme ci et pas comme ça alors on a du faire ça"... Je comprends donc que la dame debout qui me tourne le dos est en fait une collègue de la dame assise dont je devrais être en train de requérir les services.

La conversation s'éternise. Au bout d'un moment, la fonctionnaire qui est en train de me bloquer l'accès au service public jette de petits coups d'oeil en arrière, histoire de faire comprendre qu'elle s'est bien aperçue de ma présence. Cela ne l'empêche nullement de continuer à discuter. Il faudra encore de longues minutes avant qu'elle décide de cesser sa conversation privée et me laisse accéder à ce à quoi j'ai droit.

Cette situation, je viens de la vivre deux jours de suite, avec à chaque fois une personne différente derrière le guichet et devant le guichet. Il semble que la pratique soit répandue dans cette administration. Le guichet où attendent les usagers est devenu le lieu des potins entre copines. D'habitude, c'est plutôt par hasard, grâce à une porte mal fermée au fond d'un couloir sombre, que l'on entraperçoit des fonctionnaires en train de prendre le café en papotant, alors que l'on attend dans l'anxiété un service urgent. Mais à Brest maintenant, on est modernes, transparents : on fait ça droit devant vous.

Mais surtout, c'est la dégaine de la personne qui s'en va après avoir bloqué l'accès au précaire qui reste difficilement descriptible, toujours la même allure d'ailleurs malgré le changement de personnes. Ce mélange ineffable d'allégresse et d'oubli. L'indifférence de la ménagère blasée qui jette dans le bac un sac poubelle anonyme; la jouissance aiguë de la jeune aristocrate qui insulte un domestique pour son premier bal. Ce frisson mystérieux où le soupir d'aise rejoint le caca nerveux. La démarche altière et libérée de l'ego ridicule qui s'élève sur les vagues de la supériorité.

La superbe des médiocres. La domination facile du faible au plus faible. La témérité des planqués. Le naturel des lâches. La subreptice incivilité des torpeurs coloniales.

C'est cela la vie quotidienne à Brest, et c'est cela aussi le projet du tramway. Ceux qui l'on choisit sont presque tous statutaires, mais ils ne se sont pas contentés de dire "Ca nous dégoûte de monter dans le bus avec les chômeurs, s'il faut prendre le transport en commun pour l'écologie, alors on veut un transport de première classe". Non, ils ne se sont pas contentés de se mettre en retrait sur leur ligne à eux, entre gens biens. Non, ils ont choisi de faire supporter le coût de la ligne de tramway par une augmentation des prix du ticket sur l'ensemble du réseau.

Ils savent que ce sont en majorité les précaires, ceux qui n'ont pas de voiture, qui prennent le bus. Ils savent que l'inflation est là, et que pour les précaires chaque sou est devenu précieux. Ils savent qu'ils vont faire du mal en augmentant le prix du ticket. Ils le savent et cela les trouble au plus profond, car il y a le plaisir obscur de transgresser l'héritage socialiste. Puis ils l'oublient, et ils jouissent de cette insouciance retrouvée, car l'inconscience coupable est la divine ambroisie des socialistes brestois, le nectar de l'Olympe.


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