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29/05/2008

La fascination de l'Orient

La presse se fait l'écho ces jours-ci d'un voyage de notre bon maire au Maroc, avec mention des projets de tramway locaux.

Disons-le tout de suite, s'il s'agit d'établir un rapport avec le chantier du tram de Brest, ce voyage ne semble pas techniquement justifié. On nous avait déjà fait le coup l'an dernier d'un déplacement à Nantes, agglomération beaucoup plus grande, mais alors là pour le coup les conditions d'urbanisme n'ont plus rien à voir, que ce soit en termes de population, de topologie, d'environnement...

Pourquoi alors un tel effort qui a mobilisé dans les 70 personnes, et pendant au moins une semaine, d'où j'imagine des coûts très importants ?

Le mystère s'épaissit quand on constate la présence d'un vice-président de la CCI. Pourrait-on savoir quelles entreprises brestoises vont vendre quelque chose au Maroc, et le cas échéant, en quoi elles auraient besoin d'un représentant de leur CCI pour cela ? Aux dernières nouvelles, la CCI est plutôt chargée des infrastructures locales, pas de signer des contrats à l'étranger.

En cherchant un peu sur le web, ce voyage a été organisé par une "Mission Economique et Scientifique de la Jeanne d'Arc", dont j'apprends à cette occasion l'existence. Quels sont exactement ses financements, et quelles ont été jusqu'ici les retombées concrètes pour l'économie brestoise, cela aussi reste mystérieux. Par contre il est probable que les voyages sont gratuits pour ses membres.

Puisque la Jeanne d'Arc est impliquée, et qu'il n'existe aucune raison précise pour laquelle le pays accueillant souhaiterait voir le maire de Brest en même temps que la Jeanne, il s'agit donc de l'une de ces manifestations diplomatiques en "synergie" visant à promouvoir l'industrie française à l'étranger. Cela est assez courant et pas forcément condamnable, mais cela ne nous explique toujours pas pourquoi le maire de Brest y participe, ou le vice-président de la CCI brestoise, s'il n'y a que des enjeux d'Etat et pas d'enjeux locaux. Bref, qu'est-ce qu'ils foutaient là ?

D'après ce qu'on me dit il y a même eu parmi les 70 participants des personnages locaux dont l'importance est encore moindre, et la compétence professionnelle fort éloignée du sujet. On pourrait comparer le prix de leur voyage et de leurs gueuletons aux besoins en crèche de la ville, ou aux besoins de remboursement des équipements de la CCI, qui seraient plutôt une priorité pour les divers contribuables.

Cependant je reconnais que la France en général a effectivement besoin de telles représentations à l'étranger, vu sa dépendance de la vente de grandes infrastructures : nucléaire, transports, armement... Mais il ne faut pas se cacher la fragilité que cela entraîne :

- Ces contrats sont éminemment dépendants du prestige diplomatique de la France, et la moindre disgrâce temporaire peut entraîner de graves pertes. Cela devient plus évident si l'on compare avec la vente de matériel allemand, beaucoup plus basée sur des besoins techniques.

- Ces contrats prennent une importance disproportionnée dans l'économie nationale. En comparant toujours avec l'Allemagne, si une PME vendant des casseroles y perd un marché, l'entreprise d'à côté qui vend des cafetières n'en souffrira pas et continuera de soutenir l'économie locale. Ici nous n'avons pas de véritables PME, mais des sous-traitant des grandes industries nationales.

L'économie française est donc grandiose mais fragile, périlleusement fragile. Le moindre faux pas médiatique et hop, des milliers d'emplois en moins.

Cela se complique si on réalise que les dites grandes entreprises sont entrées en bourse, et sont maintenant contrôlées par un actionnariat étranger. Les comptes de la Nation comme le CAC 40 sont d'ailleurs de moins en moins représentatifs, puisqu'ils comprennent des entreprises vendant à l'étranger et gagnant à l'étranger.

Mais ces grandes entreprises, anciennement nationalisées et gardant la culture de la période "gaulliste", conservent quand-même une forte influence dans l'Etat français. Cela pose donc un problème de confusion historico-éthique, qu'il faudra bien résoudre un jour.

Dans ces conditions, ventes à l'étranger et actionnariat à l'étranger, la tentation est grande d'exploiter les villes françaises comme vitrine de ces industries, parfois même au détriment de leurs besoins propres et de l'intégrité de leur budget. Le journaliste du Télégramme indiquait hier l'incongruité d'une subvention de l'Etat français de 40 millions d'euros pour le tramway de Bouregreg entre Rabat et Salé, alors que le jour précédent le même Télégramme annonçait que la subvention pour Brest ne serait que de 28 millions. Et dans les deux cas Alstom, notre fournisseur de tramway national, ne versera pas de subventions bien sûr, mais empochera plutôt les bénéfices.

Le problème éthique devient plus épineux lorsque l'on apprend qu'Alstom fait l'objet de poursuites judiciaires pour corruption à l'étranger, notamment pour des présumés versements de pots de vin dans divers pays d'Asie et d'Amérique du Sud. S'agissant du Maroc j'ai toute confiance dans le Roi, dont le prestige est indéniable, mais enfin cela ne m'empêche pas de rappeler qu'au niveau des administrations locales le bakchich est généralisé.

Apparemment François Cuillandre n'a pas eu de commentaires à ce sujet, tout en trônant sur place comme un chef, avec ses belles lunettes de soleil. Mais bon, comme on ne peut pas attendre la municipalité de Brest pour parler des sujets actuels, on peut se demander en quoi la Marine nationale, l'Ifremer et d'autres grandes écoles locales devraient favoriser les bénéfices d'Alstom.

Grands contrats à l'étranger avec influence de l'Etat, existence au niveau local d'un réseau de messieurs très importants bénéficiant de voyages gratuits sans vraiment justifier leur présence, chantier de tramway brestois dont le besoin et le financement ne sont pas assurés... il serait facile de crier au "complot maçonnique", et certains militants politiques - de gauche et de droite - ne se sont pas gênés pour me déclarer "Tu sais là-dedans ils sont tous franc-maçons". Je pense que c'est très exagéré, car à ma connaissance la plupart des obédiences se veulent avant tout des sociétés de recherche philosophique, et font la chasse à la corruption dans leurs propres rangs.

On ne peut toutefois pas oublier non plus que la confidentialité de la liste des actionnaires de la Semtram ressemble un peu à la confidentialité de la franc-maçonnerie. Si cette liste était connue du public, alors on pourrait par exemple vérifier s'il y a des actionnaires de la Semtram qui ont fait des investissements dans l'immobilier à Brest en prévision du tramway, où s'il y a des actionnaires de la Semtram qui ont également pris des actions dans Alstom.

Voire, s'il y a des actionnaires de la Semtram qui ont investi dans l'immobilier au Maroc, et ont participé à ce voyage...

Mais il ne faut peut-être pas chercher si loin, et considérer tout simplement qu'en France, les médiocrités locales qui ont un petit titre on droit de toute façon à un voyage gratuit, plus un bon gueuleton. Et un colloque avec les autres médiocrités locales, pour se donner bonne conscience, et se congratuler mutuellement.

En tout cas, pour François Cuillandre personnellement, toucher plusieurs salaires avec plusieurs retraites à la clé, se payer des voyages injustifiés aux frais de la princesse tout en ruinant sa ville, j'estime que c'est déjà pas mal, et qu'il aura bien profité de la vie.

J'espère qu'il aura eu bon appétit.

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