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26/05/2008

Mai 68 et le tramway (1)

La presse au niveau national en a fait des tonnes ce mois-ci sur les 40 ans de mai 68.

Pourquoi ne pas à mon tour examiner la déclinaison de la "pensée" soixantuitarde sur l'urbanisme et le tramway... Cela prendra trois articles au moins.

Beaucoup de commentateurs imputent à mai 68 des mouvements sociétaux qui en fait étaient apparus avant, ou sont apparus après. La contestation anarchiste ou trotskyste étaient apparues avant. La mentalité individualiste et le repli sur soi sont apparus après.

Pour moi, le fait le plus marquant de cette période spécifiquement est l'apparition des solutions qui ne marchent pas. Des solutions d'organisation de société revendiquées comme urgentes, inévitables et libératrices, mais qui à l'épreuve des faits se révèlent non faisables, et dont on se demande à l'épreuve des faits comment on a pu même y songer.

Par exemple, dans le domaine de l'éducation, cette priorité à la libre expression de la subjectivité de l'élève sur la transmission du savoir du prof. Cela donne aujourd'hui des élèves qui ne possèdent pas les compétences de base, mais qui par contre revendiquent tout et n'importe quoi au point de devenir systématiquement incivils, ou de considérer l'incivilité comme le mode standard d'expression de soi. Cela donne aussi la pression énorme que font subir les élèves moins doués aux élèves qui travaillent sincèrement et s'améliorent de façon visible, particulièrement dans le domaine culturel (arts, lettres...). L'élève post-soixhantuitard n'est pas un artiste qui revendique l'expression légitime de son talent, c'est un rappeur qui insulte systématiquement tout effort de culture musicale.

C'est l'élève qui montre en cours un montage vidéo composé de scènes de violences contre policiers, sur fond de rap, et qui rouspète parce que l'écran ne montre pas assez clairement le flingue de l'image finale. Elève à qui le prof promet donc un 20/20 s'il améliore le séquençage, parce qu'il a fait l'effort d'exprimer sa "sensibilité". Scène vue de mes yeux vue dans un collège brestois. Bref, en guise de société libre, des appels au meurtre ou à la toxicomanie dans les cours d'arts plastiques et de musique, et une intimidation des élèves qui font vraiment des arts plastiques et de la musique.

Par exemple, dans le domaine des relations homme-femme, mai 68 a produit cette revendication de la sexualité libre conjuguée à une société unisexe. Cela est particulièrement frappant quand on réalise que la vraie libération de la femme, celle de l'autonomie juridique et économique, et aussi la pilule contraceptive, s'était produite avant.

Or si l'on veut une sexualité épanouie (dans le domaine hétérosexuel s'entend), il faut bien que l'homme et la femme adoptent des comportements différents, pour pouvoir s'associer, se séduire, se rapprocher. Je ne parle pas de domination de l'un ou de l'autre, mais de modes vestimentaires, expressifs différents. Dans un ménage, si tous les deux accomplissent des tâches ménagères rigoureusement identiques, alors où est la solidarité, et pourquoi ne pas vivre chacun de son côté ? S'il n'y a plus de féminité et de virilité, alors où est l'affection, où est l'attraction ? La société unisexe, c'est le métro, le bus, c'est-à-dire une impossibilité d'exprimer un genre sexué, c'est-à-dire tout le contraire de la sexualité débridée que voulaient les soixantuitards.

Echec de la sexualité et échec de l'éducation réunis, cela donne cette ambiance de tension détestable dans les lycées et collèges, ou les garçons sont poussés à être agressifs et les filles s'habillent de façon à camoufler leur genre, les deux formant des "communautés" étrangères, du fait qu'il n'y a plus de codes de politesse, de séduction, d'affectivité graduée.

Echec donc désastreux des "solutions" de mai 68, et cet échec détériore aussi l'ambiance dans les transports en commun, car si vous n'avez pas de voiture, vous vous retrouvez à côtoyer ces garçons trop agressifs et qui respirent une inquiétude fondamentale, ces filles trop bruyantes ou trop réservées, trop voyantes ou trop mal habillées, en négation constante de leur féminité. Ces adolescents qui ne savent plus se parler normalement, être eux-mêmes.

Je vais faire mon vieux schnock : les jeunes sont incultes, beaucoup trop stressés et beaucoup trop durs, et c'est désagréable de les fréquenter. Demandez aux profs des lycées et collèges brestois.

On peut d'ailleurs imputer la fuite vers le périurbain en partie à l'impossibilité croissante de vie en société, pour tout le monde, toutes les générations et en toute occasion. Quand l'incivilité est mise au même rang que la civilité, quand celui qui défend sa sécurité est qualifié de "facho", quand l'insulte est de mise dans la rue, quand l'agressivité et le tag sont élevés au rang de "culture" par la municipalité, alors il faut quitter la ville. Je le redis sur ce blog, il n'y a pas que des motivations économiques propres et nettes, il y a aussi les abysses du malaise sociétal.

Cela donne l'achat de 4x4 ou autres monospaces par beaucoup de mères de famille, non seulement par le besoin objectif de transporter des enfants, mais aussi par le désir de se doter d'un véritable "tank" en pleine rue, face à une société devenue de plus en plus inquiétante.

Pour ce qui est du tramway, puisque le but écologique - fort légitime - est de faire revenir les gens du périurbain vers la ville, afin de limiter la pollution et la consommation des voitures, puisque le but est de développer les transports en commun et de favoriser le passage de la voiture au transport en commun, un jour on s'étonnera de cette "solution" qui se concentre systématiquement sur les centre-villes, et pille des ressources financières de la première couronne, zone qui évidemment devra accueillir les populations si elles reviennent en masse.

Pire, en s'accompagnant systématiquement de parkings-relais à ses extrémités, le tramway encourage en fait les utilisateurs à arriver du périurbain en voiture.

Cela est encore plus frappant si vous réalisez que les anciens tramways ont été abandonnés après-guerre parce qu'ils étaient beaucoup trop chers pour accompagner l'agrandissement des villes modernes. Cela est encore plus frappant si vous réalisez qu'aujourd'hui les réseaux de bus sont l'instrument idéal de promotion des moteurs propres.

La pensée soixantuitarde a souvent accaparé l'écologie, ce qui a retardé son développement. Cela a donné entre autre cette revendication étrange selon laquelle le changement nécessaire et urgent de l'économie planétaire dans son entier devrait s'effectuer par le choix pusillanime et fluctuant d'une minorité de consommateurs. On se retrouve donc avec ces clients de supermarché qui remplissent leur caddies de biens non durables et non équitables, et qui prennent en plus une tablette de chocolat ou un paquet de café bio pour se donner bonne conscience.

Le tramway de centre-ville lui aussi est le "petit plus qui fait plaisir", le "quolifichet de gauche" dont se dotent les bobos des quartiers chers, tout en n'ayant quasi aucune influence sur l'atmosphère planétaire, parfois même en polluant plus globalement, et toujours de toute façon réduit a une zone insignifiante par rapport à l'agglomération. Mais une zone chic, si chic.

Le tramway est aussi délicieusement désuet, il rappelle le passé industriel tout en restant propre et confortable. Il correspond à cette classe sociale des enfants de bourgeois de mai 68 qui ont joué à la révolution, en utilisant des pavés des rues comme les pauvres du 19ème siècle. Mai 68, dans sa partie estudiantine, était en grande partie une parodie plus ou moins cynique de révolution.

Aujourd'hui, le tramway "revival" permet aux cadres supérieurs du tertiaire de "jouer à l'ouvrier" tout en restant dans des quartiers huppés, ce qui les fait jouir, et submerge leur raison. Et le tramway brestois aura même des hublots, ce qui permettra de jouer aux marins, comme dans les films d'avant guerre, comme dans un ciné-club où n'importe quel navet, pourvu qu'il soit ancien, provoque la pâmoison et le désir esthétique.

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