21/05/2008

De l'irresponsabilité

Ces jours-ci la presse annonce le début du choix des couleurs des rames de tramway, procédure d'apparence démocratique, mais en fait très encadrée, entièrement verrouillée et contrôlée, comme d'habitude dans la politique brestoise.

En voyant la photo d'Alain Masson, vice-président chargé des grands travaux, dans l'article du Ouest-France, j'ai eu l'impression de décrypter sur son visage un curieux mélange de grand sérieux professionnel, de totale inconscience du mauvais goût des 3 jeux de couleurs proposés, et une certaine inquiétude due à une conscience diffuse d'être en train de faire une grosse connerie. Se pourrait-il que M. Masson soit en train de réaliser qu'il s'est fait avoir en acceptant le poste des grands travaux, par rapport à Mmes Cleach et Loussouarn qui ont réussi à se carapater à temps, juste avant que les ennuis commencent ? Bah, ce n'est juste qu'une impression.

Je ne peux pas résister à l'envie de vous citer avec un certain amusement l'extrait suivant du même article:

Chaque projet se décline en trois coloris : le blanc, « élégant et intemporel », est en phase avec l'architecture brestoise assez « minimaliste ». Le vert anis, « frais et tonique », exprime le renouveau « que va générer l'arrivée du tramway ». Le framboise, enfin, affirme « chaleur, audace et originalité. »

Les guillemets sont de l'auteur, le journaliste Yves-Marie Robin. Vous noterez la présence au milieu de ce texte d'une mention sur l'effet magique qu'est censé apporter le tramway tout autour de lui, tel un petit train des elfes sortant de la forêt, revigorant plantes, rosée et petits lapins sur passage. En mettant "que va générer l'arrivée du tramway" entre guillemets, l'auteur a-t-il voulu camoufler cet argument entre les mentions de couleurs, de façon à créer une suggestion hypnotique, ou commence-t-il lui-même à douter d'un effet du tramway autre que la présence du tramway lui-même ?

Quoiqu'il en soit, en voyant les graphiques, je crois comprendre le désir de tramway qu'expriment certains élus. C'est un peu comme le désir d'un gadget tout neuf. J'éprouve parfois ce genre de sentiment à la vue de nouveaux téléphones portables hyper-performants. Mais je me reprends bien vite en me disant que je ferais mieux de garder l'argent pour payer mes traites, que mon modèle actuel me suffit amplement, et que tout le monde s'en fout un peu, que j'ai un nouveau portable ou pas, du moment qu'on puisse continuer à me joindre.

Les élus brestois au contraire me font penser à ces pré-adolescents à qui on doit retirer l'Internet, pour qu'ils arrêtent d'y acheter des bêtises. A qui on devra expliquer longuement que ce mois-ci on ne pourra pas leur acheter le même gadget que les copains.

Ce qui m'amène à une hypothèse sociologique : la continuation du projet de tramway à Brest, contre toute vraisemblance, ne serait-elle pas due à la surreprésentation au pouvoir de la classe sociale des fonctionnaires ?

Beaucoup de lecteurs croiront sans doute détecter dans ce que je dis le clivage politique entre social-démocratie et libéralisme, entre gauche et droite. Mais je ne me situe pas dans ce clivage là, je suis du côté des gens précarisés, et j'aurais autant à dire contre les entreprises en d'autres occasions. Quoiqu'il en soit, à Brest et en ce moment, ce sont plutôt les fonctionnaires qui règnent.

On connaissait déjà le paradoxe français. D'une part, ce sont les fonctionnaires qui sont les plus aptes à devenir élus locaux, parce qu'ils ont déjà des compétences concernant les procédures publiques, parce qu'ils ont des horaires stables, voire aménagés pour faire de la politique, parce qu'ils ont une carrière stable qui conserve leur sérénité et leur moral. D'autre part, les fonctionnaires de part leur statut sont protégés à vie, dans leur vie privée, des éventuelles catastrophes des économies locales. Le paradoxe est donc que ce sont les gens les plus indifférents à l'économie locale qui arrivent aux manettes de l'économie locale.

D'où le risque qu'ils se servent de leurs fonctions d'élus locaux pour faire joujou avec l'urbanisme ou la culture de manière irresponsable, par exemple en achetant des gadgets tout neufs qui leur font plaisir.

Maintenant, pour analyser cette influence des fonctionnaires un peu plus profondément tout-de-même, je voudrais mentionner deux paramètres supplémentaires.

Premièrement, les agents du service public ont dans leur culture professionnelle, et heureusement d'ailleurs, le devoir de se conformer localement aux procédures qui s'appliquent ailleurs dans tout l'Etat français. On ne peut pas le leur reprocher, la loi c'est la loi, les décisions ministérielles font autorité, et ils ne sont pas là pour exprimer leur fantaisie locale. Cependant, quand ils deviennent élus locaux, cela peut tourner au vice si les individus en question n'ont pas l'agilité d'esprit nécessaire. On voit bien qu'une partie des motivations du projet de tramway brestois est de "faire comme les autres". Mais faut-il "faire comme les autres" quand quasiment aucun des paramètres des autres ne s'applique à nous, si les autres resteront complètement à notre éventuelle faillite, et si l'Etat n'exige pas que nous fassions ce que nous ne pouvons pas faire ? Les élus locaux devraient être là au contraire pour faire valoir les spécificités locales, par rapport à la présence de l'Etat.

Je pense que François Cuillandre en particulier est psychologiquement incapable de faire quelque chose qui n'a pas déjà été fait ailleurs, et qu'il est incapable de décider une sortie à temps du projet de tramway parce qu'il ne trouve pas un exemple de procédure déjà appliquée ailleurs.

Deuxièmement, je pense que l'Etat en France est en partie indigne. Je pense que déjà les Français en général ne sont pas vraiment civiques, mais que la fonction publique ajoute en plus une autorité et une impunité qui rendent l'incivisme français fort cruel. On peut évoquer l'affaire d'Outreau bien sûr, mais je pense plutôt à ces milliers d'actes quotidiens vite oubliés, qui sont pourtant absurdes, cruels, non nécessaires, impitoyables. Je ne dis pas que tout fonctionnaire a commis des actes cruels, je dis que tout fonctionnaire qui a un peu de bouteille a été le témoin d'actes indignes, et qu'il n'a pas démissionné. Je dis par exemple que tout enseignant qui a un peu d'ancienneté a pris connaissance de l'évolution des programmes des IUFM, et n'a pas démissionné. Et ainsi de suite dans les autres corps.

C'est peut-être un peu tiré par les cheveux, je sais, mais j'essaye désespérément de trouver une explication à la tolérance que montrent les militants du Parti socialiste, face à un grand projet industriel et civil dont la liste des actionnaires n'est pas publiée. ce que je constate, c'est qu'ils sont les témoins de quelque chose d'indigne et qu'ils ne protestent pas.

Mais tout espoir n'est pas perdu. Après tout, puisque sortir de ce projet il faudra, alors on verra bien tôt ou tard se lever une tendance modérée et lucide dans le PS brestois. Et puisqu'ils parlent tous de "sauver la République" ou "se méfier du grand capital", "éduquer à la rationalité" ou "sauver les services publics", alors ils finiront tôt ou tard par appliquer leurs principes localement, non ?

Et puis, il y a de nouvelles générations, au PS. C'est pourquoi, dans la joie et la bonne humeur, et puisqu'on a le droit de rigoler après tout, je vous offre aujourd'hui en exclusivité, et pour terminer cet article, l'avant-première de la manifestation culturelle que préparent les élues du PS pour leur prochain congrès national, élues qui comme chacun sait sont des marrantes, pleines d'esprit, d'humanité et de vitalité :


Commentaires

Pour illustrer le culte de la gadgétisation médiatique des frasques massoniques et cuilandresques, les brestois connaissent déjà l'aventure épique de l'acquisition (certes à moindre coût mais néanmoins significatif) des ordinateurs de vote opaques et invérifiables NEDAP dont la prochaine destination à très court terme devrait être la déchetterie du Spernot. Le 16 mai dernier, le gouvernement néerlandais souvent mis en exemple en la matière par nos élus zélés brestois, ont enfin décidé d'abandonner le vote électronique pour un retour à un vote papier contrôlable par les électeurs. Plus proche de nous, en France, c'est le conseil municipal de la ville d'Aulnay-sous-bois qui a décidé le retour au vote traditionnel et l'abandon de l'utilisation des machine à voter NEDAP (les mêmes que celles utilisées à Brest !) reconnaissant leur opacité. Il sera difficile pour nos élus totalitaires spécialistes de la désinformation (tant locaux que nationaux) de refuser d'admettre dorénavant des évidences. Les argumentaires les plus populistes et les plus stupides risquent désormais de ne plus convaincre grand monde.

Ecrit par : Chris Perrot | 22/05/2008

Sachez, monsieur, que les citations en gras dans un article n'expriment pas la pensée de l'auteur, mais celles de la personne interviewée.
Les commentaires sur les caractéristiques des designs du tram ne sont donc pas de moi, mais de designer lui-même. A bon entendeur...

Ecrit par : yves-Marie Robin | 22/05/2008

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