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03/05/2008

Brest - Carhaix : pour une manifestation unique

Les manifestations se succèdent à Brest et à Carhaix pour sauver certaines ressources médicales respectives. Prenons un moment pour détailler un peu la "logique" de cet "aménagement du territoire", à l'échelle de la Bretagne occidentale, ou même de la France en général.

Tout d'abord, il y a les urgences. Qu'on ne me dise pas que c'est un "progrès", ou que c'est "moderne", ou une "rationalisation nécessaire" d'éloigner les urgences. Cela tombe sous le sens, un véritable aménagement du territoire responsable devrait s'appliquer à un maillage dense de services d'urgences de proximité, à diminuer les délais de transport. Pas besoin de grandes explications.

A Brest, les élus ont même refusé de construire notre grande rocade périphérique, ce qui non seulement aurait réduit la pollution (et ridiculisé le "besoin" de tramway en centre-ville), mais surtout aurait dégagé les voies menant au CHU, priorité des priorités. Mais non, la rocade ne viendra (peut-être) qu'après que le chantier du tramway soit devenu irréversible.

Ensuite, il y a les services qui concernent des pathologies à long terme, dont les soins (hospitalisation, opération, suivi...) sont prévisibles, programmables. Pour ces services-là, effectivement, une concentration permet de rassembler compétences et équipements, et de créer des pôles d'excellence, très utiles à la santé des patients. Mais pourquoi ne pas profiter de ces concentrations pour implanter ces services dans des petites villes, pour non seulement offrir un certain cadre de vie aux patients, mais aussi aider les économies locales qui en ont bien besoin ?

Est-ce qu'une implantation à Morlaix d'un service de chirurgie des yeux empêcherait les chirurgiens de suivre des formations à Lyon, de contacter leurs collègues canadiens ou japonais ?

La chirurgie des yeux, en notre 21ème siècle, a-t-elle besoin de se retrouver exactement dans la même ville et dans les mêmes locaux que la chirurgie de la main ? A l'heure de l'Internet haut débit, de l'imagerie médicale, des colloques internationaux ???

Et puis il y a les équipements lourds, comme la radiologie. Ils sont coûteux, certes, mais c'est aussi une excellente dépense keynésienne pour le 21ème siècle. C'est-à-dire que ces dépenses créent autour d'elle une économie qui ne s'enfuie pas automatiquement vers les pays à bas salaires. Elles aident aussi à maintenir en France un niveau scientifique et technique dans les PME. Ces équipements font donc partie des dépenses à privilégier, par rapport à d'autres qui vont directement alimenter la mondialisation.

La santé en général est une bonne dépense publique. Plus que la double ou triple rémunération des élus à mon avis.

Actuellement, on fait venir des personnes âgées à Brest depuis les Côtes d'Armor, puis on les fait patienter des heures pour une simple radio d'un quart d'heure. Cela n'est-il pas un petit peu barbare ? Un petit chouilla déplaisant ? Un brin régressif ? Et puis, si on inclue dans ces coûts tous les déplacements en ambulance, cela reste-t-il vraiment rationnel ?

Je profite de l'occasion pour aborder également deux thèmes qui à ma connaissance ne sont pas souvent revendiqués, mais qui me paraissent importants :

1) Je suis toujours surpris quand je parle avec des urgentistes de les entendre évoquer des 48 heures sans sommeil, des repas décalés, etc. Il semble que cela ne concerne pas seulement les urgentistes, d'ailleurs.

Il faut savoir quel niveau de qualité on veut. Je vais jusqu'à parler de "civilisation" en termes de santé. Si l'on veut des diagnostics sûrs, des gestes adroits, un réconfort psychologique des patients, alors il faudrait revoir les conditions de travail hospitalières. Si l'on veut que le personnel conserve la disponibilité intellectuelle pour se former à de nouvelles techniques, par exemple, alors, disons le carrément, il serait bon que le personnel travaille peu.

La médecine n'est pas un travail à la chaîne. Chaque patient est unique. Il faut savoir si on veut la qualité. Prendre 5 minutes de plus pour parler avec le patient, prendre 10 minutes pour un café entre deux diagnostics délicats, prendre une demi-journée pour une formation à un nouvel outil dangereux, ce n'est pas du tout un luxe, ce n'est pas de l'oisiveté, ce n'est pas un manque de "rationalité".

2) Quand on s'occupe de sécurité civile, il faut prévoir des catastrophes de grande ampleur. Non pas qu'on soit certains qu'elles vont survenir, mais c'est une priorité nationale d'être prêts à les affronter. On peut envisager par exemple l'urgence de soigner 200 personnes en même temps. Ce n'est pas irréaliste.

Dans une telle perspective, il est de bon sens d'aménager les centres de santé, en particulier les urgences et les lits, de façon à ce qu'ils soient toujours un peu sous-exploités. Cela n'a rien d'irrationnel, au contraire, c'est l'engorgement des urgences et le manque de lit en période normale qui devraient nous frapper comme un manque élémentaire de prudence.

Pour ma part, je pense que c'est d'une organisation des équipements sanitaires à un niveau européen dont nous aurions besoin. Partout où je me déplace, j'ai besoin de l'assurance d'un service des urgences à une distance raisonnable. Et pour les pathologies rares ou à long terme, cela ne me dérangerait pas de passer deux semaines dans un pôle d'excellence vraiment excellent à l'étranger. Mes organes, figurez-vous, ils ne parlent peut-être pas la langue, mais c'est les mêmes que ceux des étrangers.

Remarquez qu'en notre Bretagne occidentale, on prend le chemin exactement inverse. On manifeste à Brest et à Carhaix, en même temps, pour les mêmes causes, mais on n'est pas solidaires. Les Carhaisiens sont encore les plus cohérents, car ils militent pour les services d'une petite ville, dont l'arrière-pays, le Centre Bretagne Ouest, a besoin. Mais nous à Brest, on milite pour piquer leurs ressources à de petites villes, pour devenir "métropole", et on rouspète quand de vraies métropoles nous piquent nos services.

On savait déjà qu'en ces temps de mondialisation, les élus locaux sont devenus plus ou moins des parasites. Percevoir des revenus considérables pour signer en bas de dépenses obligatoires ou appliquer des décisions de Bruxelles qu'un fonctionnaire pourrait appliquer aussi bien, curieusement cela ne tombe jamais sous le coup de la "rationalisation" et de la nécessaire "efficacité économique".

Mais les élus locaux, non contents de jouer passivement et discrètement ce rôle de parasites, ne sont-ils pas devenus les agents actifs principaux du démantèlement du territoire ? Les écouter, les laisser prendre la tête de revendications, ne résultent-ils pas désormais structurellement en un aveuglement et une inefficacité par rapport à la cohérence territoriale dont nous avons besoin.

On joue aux blaireaux. On essaie d'avoir les trucs des autres, et on trouve plus blaireau que soi. Et les grand-mères font une heure en voiture, plus une heure retour, pour une simple radio. Et les femmes de Paimpol perdent leur maternité pour Saint-Brieuc, où leur famille peut difficilement aller les voir en deux minutes, après le boulot, après l'école.

A Brest, on fait le tramway comme ça Quimper ne sera pas une "métropole". Nananè-reu. On construit une salle de spectacles sportifs dans la précipitation, dans un endroit beaucoup moins propice que celui prévu (le Polygone par rapport à l'entrée de Plouzane), passque comme ça on l'aura avant Lorient. Pitoyables, pitoyables élus locaux. Princes des blaireaux.

En 2005, il y avait eu un sursaut citoyen. Il y avait eu par exemple un grand rassemblement au Faouët pour la sauvegarde des services publics en milieu rural. On avait réussi à se fédérer, à s'entendre, à se parler. On avait réussi à être intelligents.

A Brest en 2008, considérez seulement ceci : on décide d'un tramway soi-disant pour lutter contre la pollution des voitures, et on milite pour concentrer les équipements sanitaires de la Bretagne occidentale, multipliant ainsi les déplacements en voiture. Quel aveuglement, quelle fallacie, quelle déroute intellectuelle.

Pourquoi ne pas, par exemple en juin, se fédérer et organiser à Concarneau un grand colloque et une grande manifestation pour l'aménagement sanitaire du territoire ? Il y a un centre des congrès, des militants ruraux viendraient de toute la France...

Mais j'entends d'ici nos chers élus PS : "Ah oui mais on peut pas se mélanger aux militants des petites villes, nous on s'en fout des arrêts cardiaques et des chevilles cassées en Centre Bretagne, nous on est des gens importants, nous. Nous on a un tramway."

On perd les allogreffes, on perd les réserves budgétaires pour améliorer les locaux de santé de quartier, on court tout droit vers un surendettement qui nous empêchera définitivement de devenir "métropole", mais on l'aura ce tramway, on l'aura.

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