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15/03/2008

NO VOX

La scène se passe chez Jabil, grand employeur industriel de la région brestoise. Il y a les employés de Jabil, que je vais appeler "titulaires", et des salariés de la sous-traitance, que je vais appeler "précaires", qui sont chargés de travaux d'entretien.

Un jour, les précaires sont chargés de réparer les toilettes d'une aile du bâtiment. Il mettent donc un panneau pour interdire d'employer ces toilettes-là pendant les travaux. Les titulaires passent outre et utilisent les toilettes quand-même. Les précaires mettent donc des rubans de chantier pour interdire l'accès aux toilettes. Les titulaires les déchirent et utilisent les toilettes quand-même.

Choquant, non ? Mais on n'en aura pas parlé pendant cette campagne. C'était entre gens bien. On ne pouvait pas parler des toilettes de l'agglomération.

Passons à un autre exemple dans le tertiaire. Un précaire au chômage est envoyé par l'ANPE dans un collège de Plouzane, pour occuper un emploi aidé, au smic à mi-temps, de technicien informatique.

Une prof d'anglais lui demande d'installer un forum sur Internet pour que ses élèves s'y exercent à écrire en anglais. Le précaire installe le forum et, quelques jours après, il se rend compte que deux élèves ont profité de l'exercice pour insulter d'autres profs du collège. Il efface donc les deux messages injurieux, conformément au règlement de l'Education nationale.

La prof d'anglais va alors se plaindre à la direction, parce qu'elle voulait conserver les insultes en ligne pendant plusieurs jours, le temps de corriger tranquillement les exercices. Et... elle obtient gain de cause, et le contrat du précaire ne sera pas renouvelé.

Des exemples de ce genre, on pourrait en trouver partout en France. Mais à Brest c'est plus marqué, parce qu'il y a peu de bourgeoisie de droite, peu de bobos de gauche, il y a surtout les titulaires de la fonction publique ou des industries d'Etat, et les précaires de la sous-traitance.

Depuis longtemps, non seulement se sont accumulés des comportements réellement odieux qui font penser à une domination entre races dans un pays colonial, mais en plus titulaires et précaires ne sont dans les faits plus soumis au même droit sur le même lieu de travail. Les titulaires peuvent enfreindre le règlement si des précaires sont impliqués, et les précaires n'ont pas le droit d'appliquer le règlement si des titulaires sont impliqués.

C'est ce qui me fait dire que nous vivons à Brest dans un état latent d'appartheid social. Et l'un des symptômes en est qu'on n'aura pas du tout évoqué cette question pendant cette campagne, pourtant censée se concentrer sur les réalités locales.

Quand les titulaires de Jabil manifestent pour leur emploi, alors tout le monde se précipite pour leur apporter son soutien. Mais que dalle pour tous ce qui subsistent de RMI en contrats aidés, d'ANPE en contrats à courte durée.

Quand les fonctionnaires qui se sentent menacés par la privatisation se réunissent pour défendre leurs intérêts, alors ils sont "associatifs", ils sont dignes, ils sont recevables, ils ont droit à des salles de réunions dans les Maisons pour tous et des conférences dans les amphis de la fac des lettres. Mais quand les salariés du privé demandent un minimum de protection sociale, alors ils sont "fascistes", "nauséabonds" ou "sous-diplômés".

Essayez d'organiser une réunion à ATTAC sur les misères des salariés du privé, vous verrez que peu de monde viendra. Organisez une réunion sur les services publics, alors ils seront tous là. Essayez d'évoquer d'autres modes de construction européenne à ceux qui bénéficient de professions protégées, vous serez immédiatement qualifié d' "antilibéral" ou de "contre l'Europe".

Ainsi se sera déroulé cette campagne, avec deux populations se rencontrant comme des trains dans la nuit. Les uns dotés d'emplois stables, distribuant leurs tracts pour montrer à quel point ils sont merveilleux et dignes d'occuper un emploi supplémentaire, les autres prenant les tracts avec la plus grande discrétion et la plus grande réserve, en filant vite pour ne pas avoir d'ennuis, en craignant de perdre le peu qu'ils ont s'ils s'engagent en politique.

On pourrait énumérer longuement l'influence de cet appartheid social sur les positions des uns et des autres, mais je pense que le plus criant c'est quand-même tous ces gens biens se rendant à leurs réunions électorales en voiture, et les précaires sans voiture ne pouvant pas du tout venir participer à ces débats démocratiques, ou ne pouvant pas prendre le bus de nuit ou marcher à cause de l'insécurité. On peut penser aussi à tous ces gens très très bien, très dynamiques et sereins, parfaitement frais et dispos pour disserter le soir devant un public du social et de l'emploi, et les autres trop crevés, absolument obligés de se reposer chez eux pour pouvoir retourner au boulot le lendemain.

Ainsi va la vie à Brest, un univers plus impitoyable qu'on ne l'imagine. Mais moi au moins j'en aurai parlé. Quelqu'un au moins en aura parlé pendant cette campagne.

Hier, en allant à ma boulangerie, j'ai rencontré un jeune qui m'a demandé 1,20 euro pour prendre le bus, ou un ticket de bus directement. Qu'est-ce que je pouvais lui répondre ? "La gratuité est possible, elle est écologiquement et socialement souhaitable, mais les gens bien sont contre. Faut que t'attende le tramway mon gars, tu verras ce sera fÔÔÔrmidable."

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