« Fable de Brest | Page d'accueil | Eclipse »

12/12/2007

Le péril jaune

Parfois on a des intuitions que l'on considère comme de simple bon sens, et on se demande si on a raison parce que personne ne semble les partager.

Il y a quelques temps, je consultais des documents en anglais sur la construction du tram de la ville d'Austin, au Texas, et je me suis aperçu que l'explication donnée par la plupart des commentateurs américains et des responsables municipaux eux-mêmes est que le tram est moins cher à construire qu'un métro. Forcément, il n'y a pas les tunnels...

D'un côté, cela semble corroborer un lieu commun qui s'est installé dans l'idéologie dominante du tramway en France, qui est qu'il existe une hiérarchie "naturelle" qui va de bus simple -> bus en site propre -> tramway -> métro, selon la taille de la ville. C'est donc "naturellement" que l'on doit installer un tramway dans toutes les grandes villes.

D'un autre côté, cela signifie aussi que la plupart des grandes villes américaines auraient construit un métro si elles en avaient eu les moyens. Autrement dit, il n'y aurait eu aucune construction de tram moderne aux Etats-Unis si cela avait été possible.

Le métro apporte par rapport au tram une augmentation du volume de passagers, mais surtout, il place le réseau sur un autre étage, ce qui évidemment libère les rues. On comprend donc l'avantage énorme pour l'urbanisme.

Je me suis alors posé une question bête (une de plus) : qu'est-ce qu'un métro qu'on remet à la surface parce qu'on ne peut pas payer les tunnels ? Une réponse m'est apparue assez clairement : c'est un train. Eh oui, c'est peut-être idiot à dire, mais un truc qui circule en surface, sur rails, qui tire des wagons et transporte des passagers, à mon avis ça ressemble beaucoup à un train.

Or, comme vous le savez sûrement, dans l'urbanisme habituel on organise soigneusement les voies de chemin de fer, de façon à ce qu'elles restent inaccessibles au public, sauf par des gares et des quais, où il monte et descend des wagons. C'est le bon sens, non? On pourrait nous faire croire que le 21ème siècle apporte enfin le bonheur à des populations bêtes et privées d'urbanisme, mais il y avait déjà des bonnes pratiques au 20ème siècle ! Il y avait déjà des cartes, des plans et un agencement des transports au 20ème siècle !

Mais vous pourrez m'objecter que le tram du 19ème siècle passait bien dans les rues, lui, sans creuser des voies protégées. Oui, certes, mais dans l'ancien temps, on n'avait pas le choix. Car, qu'on le veuille ou non, le tram est le transport en commun d'une époque d'avant les voitures et les bus. Et dès qu'il y a eu des bus, la plupart des villes du monde ont évolué vers le bus, beaucoup moins cher à développer dans des agglomérations grandissantes, beaucoup moins dangereux et encombrant dans les rues.

Et c'est aussi la disparition du tram qui a permis de créer dans les centre-villes de véritables rue piétonnières sereines, ou la marche a droit de cité.

C'est là qu'il y a encore un point à expliquer : le tram n'est pas une technologie nouvelle, c'est une technologie qui a été abandonnée. Dès lors, son retour à la mode, étant donné des inconvénients qui n'ont pas disparu, pose problème et nécessite une explication historique. Mettre un danger dans des rues piétonnes, cela demande aussi une explication, et les arguments du genre "Ca redynamise le centre-ville" ou "C'est moderne, Coco" ne tiendront pas des siècles. La détérioration des rues piétonnes sera bien un jour reconnue.

Quant à moi, en observant les flonflons d'inaugurations qui me semblent friser l'aveuglement, je me demande parfois si on n'est pas dans une vraie idéologie qui va s'effondrer un jour ou l'autre, si on ne va pas collectivement se réveiller, bientôt mais trop tard, et s'exclamer collectivement : "Oh zut, qu'est-ce qu'on a fait, on a mis un train dans les rues !"

Ecrire un commentaire

NB : Les commentaires de ce blog sont modérés.