22/10/2007

Coup de gueule contre le "doux" et le "dur"

Pour entretenir ce blog, je lis vraiment beaucoup de documentation sur les tramways de toute la France, et même quand cela est possible d'Europe. J'y trouve beaucoup d'arguments fort estimables pour et contre le tramway, et je progresse vraiment à les lire. Cependant, il est un mode d'argumentation que je dois récuser fondamentalement, car il me paraît inacceptable dans un débat citoyen responsable. Il s'agit de l'emploi excessif de l'adjectif "doux" dans des expressions comme « transports doux » ou « modes de déplacement doux », etc.

Dans un univers fictif, il y aurait des schtroumpfs qui se déplaceraient gaiement avec des tonnes de bon coeur sur des chenilles souriantes, et il y aurait Gargamelle qui inventerait des machines terrifiantes visant à écraser les gentils schtroumpfs, avec un rire méchant et un rictus cruel.

Bon, d'accord. Mais moi je parle du déplacement à Brest, alors je pose la question:

- Qu'est-ce qu'il y a de «doux» à attendre le transport en commun quand on est en train de rater un rendez-vous?

- Qu'est-ce qu'il y a de «doux» à marcher vers et de l'arrêt de bus sous les intempéries?

- Qu'est-ce qu'il y a de «doux» à transporter un meuble qu'on vient d'acheter dans le transport en commun?

- Qu'est-ce qu'il y a de «doux» à servir de borne de renseignement à des gens en voiture qui repartent sans vous proposer de vous emmener?

- Qu'est-ce qu'il y a de «doux» à se rendre aux Assedics en transport en commun?

- Qu'est-ce qu'il y a de «doux» à arriver là où on veut en trente minutes au lieu de cinq?

- Qu'est-ce qu'il y a de «doux» à supporter un dimanche le regard de ses enfants qui voient que Papa n'a pas de voiture, dans un arrêt de bus désert dans une rue déserte?

- Qu'est-ce qu'il y a de «doux» dans les insultes d'adolescents qui ne veulent pas se déplacer vers l'arrière du bus pour laisser entrer des adultes?

- Qu'est-ce qu'il y a de «doux» à devoir s'éloigner de l'arrêt de bus sous la pluie, pour éviter la fumée d'une jeune fille qui vous couvre d'injures si vous lui demandez d'éteindre sa cigarette?

- Qu'est-ce qu'il y a de «doux» à montrer son ticket aux contrôleurs?

Et inversement:

- Qu'est-ce qu'il y a de «dur» à transporter ses achats dans le coffre de sa voiture?

- Qu'est-ce qu'il y a de «dur» à protéger ses enfants des incivilités?

- Qu'est-ce qu'il y a de «dur» à profiter du Finistère comme on veut en une demi-journée?

- Qu'est-ce qu'il y a de «dur» à passer directement de sa maison à sa voiture, quand on a vraiment beaucoup de mal à marcher?

- Qu'est-ce qu'il y a de «dur» à arriver sec et frais au travail?

- Qu'est-ce qu'il y a de «dur» à amener quelqu'un à l'hôpital immédiatement, ou à aller le chercher?

- Qu'est-ce qu'il y a de «dur» à pouvoir se rendre à toutes les activités associatives que l'on souhaite le soir et le week-end?

Il est intéressant d'observer que ce terme "doux" est plus souvent employé par les promoteurs du vélo que par les promoteurs du bus et du tramway. Le vélo: moyen de transport écologique mais qui reste individualiste, plutôt réservé à des gens en bonne santé si le terrain n'est pas plat, peu adapté à des situations de transport d'objets ou de passagers, très adapté à la jouissance des paysages, que l'on peut amener en voiture dans des endroits agréables... et que l'on peut remballer dans la voiture à la première averse. Bref, le vélo, moyen de transport par excellence des situations de loisir.

Parmi les promoteurs du vélo il faut distinguer plusieurs catégories. Il y a ceux qui font l'effort d'aller au travail à vélo, et ceux-ci méritent tout mon respect: ils jouent le jeu. En revanche il y a ceux qui utilisent le vélo uniquement en situation de loisir, et qui ont recours à leur voiture dès que le moindre désagrément pourrait apparaître: faire des courses lourdes, transporter des personnes, arriver rapidement quelque part, visiter un lieu éloigné, etc. Lorsque ceux-là, ceux qui se promènent à vélo lorsque tous les tâches difficiles ont été accomplies en voiture, lorsque ceux-là font de leur loisir une revendication politique, et qu'ils accusent les automobilistes d'être « limite fachos », alors il y a abus, et ceux-là ne font plus partie d'un débat citoyen honnête. Lesquels d'entre eux accepteraient de se séparer de leur voiture, lesquels d'entre eux apprécieraient de devenir entièrement dépendants du transport en commun ou du vélo? Lesquels d'entre eux trouveraient «doux» une attente de cinq minutes sous la pluie en hiver, pour cause de transfert entre une ligne de bus et une ligne de tram, devant un flux ininterrompu de voitures? Lesquels d'entre eux, eux qui ont une voiture, accepteraient d'accorder une once de légitimité et de respect aux précaires qui rêvent d'avoir une voiture? Lesquels d'entre eux?

Il reste que, même pour ceux qui vont au travail à vélo, c'est-à-dire ceux que l'on doit écouter, il faudrait qu'ils expliquent en quoi est «douce» la coexistence d'un cycliste et d'une rame de tramway de plusieurs tonnes, ou en quoi est «douce» la présence de rails sur la voie. Je n'ai pas encore bien compris l'association magique d'intérêts entre les deux. Accessoirement, en quoi sont «douces» les côtes de Brest pour des gens qui sont vraiment fatigués, ou malades, ou très pressés, ou qui doivent arriver impeccables au bureau, ou qui doivent passer faire des courses, etc. Mais, même pour eux, c'est une infime minorité, non représentative, qui ne dispose pas du recours immédiat à la voiture dès que le trajet en vélo devient un peu pénible, ou trop long, etc. Il y a toujours l'assurance de disposer de la voiture, il y a toujours le choix de se déplacer à vélo, ce qui change tout.

Ceux qui ont le choix peuvent ils seulement imaginer la dureté de la vie de ceux qui ne l'ont plus? Cela ne me semble vraiment pas évident.

Il faut aussi parler de sémantique. Doit-on recevoir comme "démocratique" un débat où les intervenants sont qualifiés d'emblée de légitimes et d'illégitimes? Car c'est bien cela qui est en jeu dans le terme «doux»: le terme en soi n'ayant de sens que dans une rêverie et non dans la vie réelle, c'est bien de la disqualification du « dur » qu'il s'agit. Doit-on en outre accepter un débat « citoyen » qui frise l'infantilisation vers le « doudou » et le « vilain méchant »? Pour ma part, cette terminologie m'a révolté. Et je ne l'accepte pas.

Le développement des transports en commun est indispensable pour des raisons écologiques. En faire une panacée serait nuire à sa crédibilité, et retarder les changements nécessaires.

Et tant qu'à faire, posons aussi la question : Qu'est-ce qu'il y a de "doux" dans la coexistence de vélos et de piétons sur un même espace, comme les jardins publics par exemple?

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