02/03/2008

Mon tract à la porte Jean Bart

D'après les statistiques de mon blog, je reçois de plus en plus de visiteurs non Brestois, d'un peu partout en France. Je les salue donc et c'est pour eux que je republie aujourd'hui ce texte de septembre, qui les aidera sans doute à mieux saisir les paramètres locaux.

Figurez-vous que nos vaillants candidats aux municipales ont réussi l'exploit de parler des transports en ville sans évoquer le principal employeur et industriel qui occupe le centre-ville.

Franchement, j'en suis sur le derrière, bouche bée et quasiment coi. Tous les jours je dois me reprendre pour me désolidariser de la campagne et continuer à constater des faits extrêmement évidents, voire structurants pour l'agglomération.




Lorsque l'on parle d'urbanisme à Brest, le risque est grand d'oublier qu'il existe une seconde ville au centre de la ville : l'Arsenal. Origine du développement moderne de la ville, exploitant les caractéristiques essentielles du site que sont le fjord de la Penfeld et la rade quasiment fermée en son goulet, l'Arsenal reste aujourd'hui, et de loin, le principal employeur de l'agglomération, avec 3 265 employés pour les chantiers et 15 000 pour la marine nationale.

La place centrale qu'occupe l'Arsenal est souvent contestée par des associations. "Rendez-nous la Penfeld", dit-on... Toutefois, si l'on prend en compte les commandes de l'Arsenal aux entreprises locales et les achats dans l'agglomération des gens qui y travaillent, on se rend compte que l'Arsenal et l'économie brestoise sont une seule et même chose, et qu'il n'y a pas conflit, économiquement au moins.

Il serait difficile de "libérer Brest" en expulsant les activités militaires, vu que sans les activités militaires, il n'y aurait plus de Brest du tout. Ou alors, je n'ai pas saisi toute la problématique... Mais peut-être après tout serait-il préférable que les Brestois se rassemblent sur une gigantesque piste de roller sur les quais après avoir tous ensemble perdu leur emploi, je ne sais pas.

D'autres considèrent comme une victoire glorieuse de leur part une décision unilatérale de cession d'un terrain dont la Marine n'a plus besoin. C'est le cas aux Capucins, mais ça le sera ailleurs aussi.

Plus conséquents sont ceux qui parlent de reconversion, et d'un louable effort de transformation vers une "économie de paix". Que peut-on dire contre la paix et un avenir meilleur? Brest sans technologies de peur et de mort, que peut-on dire contre? En creusant un peu, on s'apercevra toutefois d'un détail étrange : certains de ces économistes auraient jadis milité en faveur d'une puissance extérieure très belligérante et très armée, et ce serait en même temps qu'ils auraient commencé à proposer à leur pays cette "économie de paix". Autre étrangeté : alors qu'aujourd'hui le monde a changé, les mêmes semblent s'en accommoder fort bien, et n'organisent toujours pas le moindre colloque, la moindre exposition contre l'armement démesuré et les exactions de la nouvelle puissance impériale, qui a changé elle aussi.

En réfléchissant un peu, le fil conducteur de cette démarche semble être en fait que c'est toujours à la France seule de fournir un effort de désarmement. Il s'agit d'une vision originale de l'idéal pacifiste, qui montre au moins une grande constance, et qui mérite d'être considérée. En extrapolant un peu, on pourrait l'appeler la doctrine de "l'économie de paix dans un seul pays".

Pour ma part, je reconnais que ces barrières au centre de la ville ont quelque chose d'esthétiquement désagréable. Je n'oublie toutefois pas que, comme beaucoup de Brestois, je dois la prospérité économique de mes parents et grand-parents à la présence militaire, directement ou indirectement. Difficile de cracher sur ce qui vous a nourri. Je n'oublie pas non plus que ma liberté d'écrire sur ce blog aujourd'hui a été défendue, et devra peut-être être à nouveau défendue dans l'avenir.

Non, la seule chose qui me dérange vraiment, c'est quand je vois par delà ces barrières une occupation de l'espace pour des motifs manifestement privés, comme par exemple une embarcation de plaisance sur une remorque, dans un petit parking même pas caché. Il y a là comme une sorte de privauté sans gêne que je trouve déplaisante.

La place prise par les parkings dans l'enceinte de l'Arsenal semble d'ailleurs considérable, parfois même dans les endroits les plus paysagers et susceptibles de mettre en valeur la ville d'un point de vue touristique. On constatera que souvent les photographies de patrimoine "public" évitent de montrer les considérables parkings "privatifs", sauf peut-être lorsqu'ils sont quasiment vides un jour férié.

Bien sûr, toutes ces voitures polluent et encombrent la circulation à Brest. Elles occasionnent même de façon notoire la plupart des embouteillages que connaît la ville, précisément aux portes de l'Arsenal.

Pourtant, l'Arsenal est un endroit par excellence à Brest où les employés n'ont pas besoin de leur voiture personnelle, ceux qui ont besoin de se déplacer bénéficiant d'un utilitaire pour cela. Pourtant, les services de bus de la ville ont mis en place un service très complet et réservé aux employés de l'Arsenal, qui ne demande qu'à se développer.

La plupart des urbanistes des transports le confirment, l'une des principales motivations pour quitter sa voiture et emprunter le transport en commun est la certitude d'avoir des difficultés à se garer à l'endroit où l'on désire se rendre. Par ailleurs le trajet domicile/travail est reconnu comme l'une des meilleures chances pour le transport en commun, car on n'y emmène pas ses enfants, on n'y transporte pas ses courses, on n'y recherche pas des loisirs, et les horaires sont réguliers et prévisibles.

Dans le cas de Brest, les lignes vers l'Arsenal partent de toutes les communes périphériques, et comprennent de nombreux arrêts intermédiaires qui constituent autant de parkings-relais "naturels" et gratuits.

Du point de vue des intérêts militaires, sans être spécialiste je suppose qu'avec moins de voitures dans un espace si restreint, les activités techniques seraient peut-être facilitées. Et peut-être même la sécurité.

Mais le principal problème, c'est que l'on crée des règles de stationnement contraignantes pour la ville "civile", on prend des mesures de restriction de la circulation pour la ville "civile", on fait des plans pour le transport en commun dans la ville "civile", tout en offrant en son milieu d'immenses et ostensibles parkings incitant à l'usage de la voiture individuelle. Deux poids, deux mesures, et que ne justifient en rien les impératifs militaires, fort estimables par ailleurs.

Au contraire même, une réduction importante des places de parkings dans l'enceinte de l'Arsenal semble non seulement facile à réaliser mais utile pour l'Arsenal lui-même.

Pour l'agglomération, le gain en termes de réduction des pollutions et de fluidité de la circulation serait considérable. Je trouve, moi, que s'il est légitime que l'Arsenal occupe militairement le centre de la ville, il est légitime qu'en retour il garantisse que cet espace est occupé par des équipements publics, productifs et militaires.

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